Bouzeron et l’aligoté doré : la revanche d’un cépage longtemps relégué
- Jean de Leusse
- News
- 1485 views
Des tarifs négociés au prix le plus juste.
Pendant longtemps, en Bourgogne, prononcer le mot “aligoté”, c’était presque dire “Kir”. Un vin blanc simple, souvent servi en apéritif, masqué par une crème de cassis. Un rôle de figurant. Et pourtant, dans un petit vallon de la Côte Chalonnaise, Bouzeron, un village s’est battu pour rendre au cépage aligoté sa dignité… au point d’obtenir, fait unique, une appellation communale qui lui est entièrement dédiée.
Bouzeron se situe au nord de la Saône-et-Loire, entre Chagny et Rully, sur des coteaux argilo-calcaires bien ventilés, plantés depuis le Moyen Âge. C’est aujourd’hui la seule appellation village de Bourgogne consacrée exclusivement à l’aligoté : tous les vins AOC Bouzeron sont blancs et issus de ce cépage. Les autres aligotés de la région restent dans l’appellation régionale “Bourgogne Aligoté”.
Ce choix est loin d’être anodin. Pendant des décennies, l’aligoté fut largement planté en plaine, à haut rendement, pour produire des vins acides destinés aux bistrots ou aux apéritifs. À Bouzeron, au contraire, on a conservé un biotype particulier, l’aligoté doré, aux peaux plus fines qui prennent une teinte dorée à maturité et donnent des vins plus équilibrés, avec une belle tension mais aussi de la gourmandise.
Dans les années 1970, quelques vignerons du village – notamment Chanzy, Chemorin ou Cogny – commencent à revendiquer la singularité de leurs vins. Ils obtiennent d’abord le droit d’ajouter la mention “Bouzeron” à l’appellation Bourgogne Aligoté, créant ainsi une dénomination géographique spécifique.
Mais les Bouzeronnais ne s’arrêtent pas là. Ils veulent une véritable AOC communale, avec un cahier des charges adapté à leurs pentes, à leurs rendements et à leur cépage. L’INAO reste longtemps prudente : consacrer un cépage longtemps jugé “modeste” dans une appellation village, c’est aller à rebours de l’image très pinot/chardonnay de la Bourgogne.
Après des années de dossiers, de visites de commission et de dégustations comparatives, Bouzeron obtient enfin gain de cause : l’AOC Bouzeron est officiellement créée à la fin des années 1990, remplaçant définitivement la simple mention “Bourgogne Aligoté Bouzeron”.
Dans ce combat, un nom a pesé lourd : Aubert de Villaine, co-gérant du Domaine de la Romanée-Conti. Avec son épouse Pamela, il fonde dans les années 1970 son propre domaine à Bouzeron, convaincu du potentiel de l’aligoté doré sur les coteaux du village.
Le couple choisit de replanter l’aligoté en haut de coteau, là où d’autres auraient mis du chardonnay, avec des densités et des rendements plus qualitatifs. Leur travail, salué par la critique, va jouer un rôle décisif pour démontrer qu’un Bouzeron bien né et bien vinifié peut rivaliser en caractère avec de nombreux blancs de Bourgogne.
Le résultat est discret mais spectaculaire : en quelques décennies, Bouzeron passe du statut de curiosité locale à celui de petite appellation chérie des amateurs, notamment pour l’apéritif et la table bourguignonne (gougères, jambon persillé, escargots…). Les guides et la presse spécialisée soulignent sa fraîcheur, ses notes florales et d’agrumes, sa minéralité “silex”, et sa capacité à s’épanouir sur quelques années de garde.
Sans tapage, ce village de quelques centaines d’habitants a ainsi réussi un joli retournement de situation : là où l’aligoté n’était plus, pour beaucoup, qu’un vin à Kir, Bouzeron en a fait un vin de terroir à part entière, avec une appellation, des vignerons engagés et une identité très nette.
Un fait divers à la bourguignonne, en somme : un cépage “second rôle” qui, grâce à l’obstination d’un village et de quelques noms bien connus, a fini par monter sur le devant de la scène… sans jamais renier ses racines.